quitter nos sépultures

Dîner avec des camarades ce soir, dans un restaurant japonais où tout était écrit en idéogrammes, même les prix. J’ai aimé cette radicalité (d’autant que l’addition n’a pas été salée, donc respect). J’y étais en tant que spectateur, je n’arrive pas à jouer le jeu des rencontres en groupe (nous étions cinq), à parler de sujets d’actualités, à enjoliver des banalités et à réciter des choses lues ou entendues ailleurs. Il faut jouer un rôle, il n’y a pas de place au silence, aux bizarreries, aux hésitations. L’intérêt d’un repas comme ça, c’est quand il se termine, que nous nous saluons. Dans ces mains que l’on sert, ces joues que l’on embrasse, dans ces yeux, il y a plus de choses que dans tous les mots du repas. Surtout je suis reparti avec un ami, celui qui m’était le plus proche dans ce restaurant. Cet ami me disait qu’il se posait des questions sur son couple, il aurait envie de plus, de différent, il était avec cette femme depuis longtemps. J’imagine que c’est inévitable ce genre de pensées. Il m’a écouté parlé de la femme que j’aime, et je l’ai vu hoché la tête, comme si je lui racontais un truc qu’il avait sur le bout de langue et qu’il n’arrivait plus à retrouver. Il m’a dit qu’il avait oublié, mais qu’enfin, maintenant, il se souvenait, la chance d’aimer et d’être aimé. Le quotidien, les problèmes idiots que l’on s’invente avec nos névroses, tout ça peut nous faire oublier ce fait magique : on est amoureux. La comparaison est peut-être légère, mais c’est la même constatation que je fais souvent, quand après mille repas, je prends le temps, je goûte, et je me rappelle à quel point il est merveilleux de manger, combien un simple morceau de pain est une architecture se saveurs, une œuvre d’art. Pour l’amour, et le reste, c’est comme tirer quelque chose de rare et de précieux qui s’enfonce en nous, comme si nous le mangions, mais aussi que nous l’enterrions. Toute notre vie il faudra déblayer, se battre contre ce fossoyeur que la société a inscrit en nous, tirer du puits, du gouffre, sauver, ranimer, prendre soin de ce qui nous est cher, et qui a tendance à s’effacer sous des ténèbres finalement factices. Nous enterrons les choses qui nous tiennent à cœur, les êtres rares et précieux que nous aimons, et sans doute nous nous enterrons nous-mêmes. Il faudra, souvent, se donner la joie de quitter nos sépultures, et faire revenir à la vie nos sentiments, notre capacité à aimer cette personne que l’on a choisi, et goûter le plaisir d’être en vie, de respirer, et de l’embrasser.

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