porter des sacs de rats morts

Heureusement, je n’habite plus Paris. J’ai congédié cette ville il y a des années. Je lui ai dit va-t-en. Quand j’y passe un moment (quelques jours chaque mois), logé dans l’arrière-boutique d’un ami dératiseur dans le 12° arrondissement, je suis éprouvé, puis contaminé, par la dureté de cette ville, le cynisme de ses habitants, leur capacité à blesser sous couvert d’humour, l’absence de politesse, d’élégance d’âme. Je deviens un peu comme ça. Malgré moi. Pour me défendre, par réaction, pour être dans le ton, parce que j’ai peur, c’est la jungle ici. Des pensées mauvaises viennent, et parfois je veux me venger. Erin me fait remarquer que je change alors, et je me sens honteux, blessé, d’avoir abandonné ma douceur, une douceur qui ne m’a pas été donné mais que j’ai apprise, que j’ai apprivoisé. Que j’ai défendu quand tout nous pousse à nous en débarrasser (et Erin dit : c’est ça le vrai courage : ne pas devenir agressif et aigri, ne pas devenir cynique, mais sourire, ne pas se laisser entamer, rester doux et solide. Elle a raison, elle m’impressionne cette fille, elle est juste, je change à son contact et je n’ai jamais aimé avant elle, jamais autant, si profondément – et sa passion pour les couteaux et les armes à feu ne m’inquiète plus). Une ville c’est un poison. Un poison qui est aussi un médicament par moment. Mais Paris n’a pas de posologie raisonnable : la plus petite dose est une trop forte dose. Cela nous rend fort, conquérant, mais pour quoi faire ? pour construire quoi ? Nous nous perdons. Je ne veux plus étouffer la douceur, la tendresse. C’est là qu’est la vraie force, dans la timidité de nos manières, et l’inflexibilité de nos cœurs. Il n’y a pas pire sentiment que celui de se trahir soi-même ; de renoncer à ce en quoi l’on croit, et surtout ce en quoi l’on croit de soi. J’ai eu le sentiment dernièrement de me trahir ainsi, de trahir l’enfant que j’étais. C’est terrible. Je me reprends, je me relève, après les coups que je me suis donné. Nous sommes un adversaire à notre mesure.

Ce matin j’ai aidé cet ami qui m’héberge, à porter des sacs entiers de cadavres de rats, suite à la dernière campagne de dératisation dans un immeuble du 1er arrondissement. Je n’ai rien contre les rats. Je n’étais pas très à l’aise en tout cas, avec ces sacs de vingt kilos sur l’épaule. Odeur atroce, et horreur de cette tuerie, nécessaire paraît-il. J’ai beaucoup pensé. A la mort, à la vie que nous inventons, à nos maladresses, et à cette constatation : j’ai des limites, certaines intangibles, mais je suis toujours en formation. Ce n’est pas une si mauvaise nouvelle que ça. Même si ça remue. La vie est un drôle de truc.

Erin n’est pas là, elle est partie chez ses parents qui tiennent une distillerie de schnaps (et un stand de tir dans les herbes hautes de la montagne). Erin n’est pas là, mais même absente elle est là, d’une autre manière. Elle me manque, et c’est tant mieux, l’absence n’est pas le vide, on fait des réserves, on vit, l’absence construit de belles retrouvailles.

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.