laissez les enfants pleurer en paix

J’étais au restaurant, au Texas Chainsaw Massacre, divin restaurant de viandes de la rue de Belleville (il y a des photos des vaches et des cochons tués affichés au mur, on vous donne même le nom de l’animal que vous êtes en train de manger -le mien c’était un bœuf de l’Aubrac du doux nom de Amadeus), et un enfant s’est mis à pleurer. Le resto était plein à craquer, j’avais une table pour moi tout seul et j’engloutissais la fameuse côte de bœuf de 1200 gr simplement relevée de sel de Guérande. C’était toute une famille, en sortie, pour fêter un truc, juste la joie d’être ensemble, la fin d’une grippe, une promotion de la mère, un truc dans le genre. Ils étaient mignons dans le genre moches, je veux dire, ils ressemblaient à une famille de publicité, avec la personnalité qui va avec, un peu lisse, qui parle de trucs qui n’ont aucun intérêt, mais sympas, pitoyables dans la moyenne haute, mais pas dérangeants. Des citoyens quoi, assez branchés, jeunes, mais pas non plus drag queens, de gauche certainement, mais pas au point que cela les fâche avec qui que ce soit. Bon, ok, je ne les aimais pas trop, mais contrairement à Amadeus ils ont le droit de vivre. Donc ce gosse pleure, des larmes et des cris de gosse (pour une connerie, parce qu’il n’a pas eu assez de frites dans son biberon j’imagine), comme un moteur d’Harley Davidson qui aurait avalé un raton-laveur. L’horreur. Mais ce connard de père sa réaction a été vraiment naze. Il a vu que les gens autour fronçaient les sourcils, ça les dérangeait. Et lui ça le dérangeait de les déranger. Le connard. Je pense qu’il trouvait que ce n’était pas convenable. Que ce n’était pas poli. Et donc il l’a soulevé ce gosse, son gosse, et l’a emmené se calmer dehors. Putain ça m’a énervé. Le gosse aurait fini par sécher ses larmes. Il n’avait pas besoin d’être exilé parce qu’un truc lui faisait de la peine. Ce n’est pas grave un gosse qui pleure, ça fait du bruit, ok, mais c’est la vie, c’est comme ça, si vous ne voulez pas d’enfants qui pleurent allez vivre dans une maison de retraite bandes d’idiots. Apprenez que c’est beau ces cris. Oui beau. C’est un être qui exprime quelque chose. C’est important et magique. Alors ok il se débrouille mal. Mais il a le droit, il fait comme il peut, il va apprendre. La plupart des gens polluent davantage l’atmosphère d’un lieu public par leur humour de merde et leurs conversations débiles. Laissez les enfants pleurer là où ils sont, consolez-les, faites leur une grimace. Il n’y a pas de crime qui a été commis, pas de faute, ce gamin se débrouillait avec ses moyens. Je te souviens, petit. Quand tu es rentré je t’ai tiré la langue et tu as éclaté de rire, et ça a sauvé ma journée. Et bordel de merde. Je crois que ces gamins qui pleurent nous donnent une leçon. Trop souvent on sort parce qu’on a envie de chialer, trop souvent on se cache, trop souvent on ravale notre douleur parce que ce n’est pas correct de l’exprimer, parce que ça dérange, parce que ça fait de nous des gens pas cools, pas à l’aise, ridicules, faibles. Ce monde où l’on ne peut montrer nos faiblesses sans être regardé comme un vaincu me rend malade. Il faut toujours se battre, ne jamais dire que ça saigne, avoir cet esprit de compétition atroce qui nous pollue l’esprit. Ce gamin a raison, et nous avons à apprendre de lui. Comme de tous les enfants. Alors ok nous éduquons les enfants, nous leur donnons un cadre et des limites, et c’est important. Mais il faut qu’il y ai réciprocité. Nous apprenons d’eux, et c’est la seule raison qui nous rendra bons pédagogues.

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