la solitude athlétique

J’ai des brouillons devant les yeux. C’est un fouillis incroyable, de notes, d’idées, de traits et de flèches qui les relient, de phrases pas terminées. Je suis un peu découragé. Mais j’ai avancé. J’ai passé la soirée d’hier, seul, et c’était agréable. Mais en même temps il y avait ce grand silence, et ce creux, comme un ventre vide, et ça m’a déstabilisé un peu, pendant un moment. C’est passé finalement et la soirée a été douce. Je me demande pourquoi la solitude est compliquée, pourquoi on met du temps à la dompter. Sans doute parce qu’alors on se retrouve avec soi-même, et avec les questions qu’être soi posent, les angoisses, les manques, notre inachèvement, et tout ça dépend de nous, on ne le couvre plus sous des bruits de conversation ou sous le baume des soirées entre amis. Quand il y a du bruit et des gens on peut s’oublier, moins exister, et c’est un soulagement de moins exister. Ce n’est pas simple la solitude, mais ça s’apprend, ou plutôt on s’apprivoise, ça restera toujours sauvage, mais c’est chouette quand on découvre les richesses qu’elle permet, les apprentissages, l’indépendance. Être seul c’est un truc athlétique, difficile, physique, le corps le ressent, on souffre, mais c’est bon signe, ça veut dire qu’il y a des choses à creuser, à trouver. Alors on peut se mettre à créer, et donc à se créer soi-même. Je suis fatigué parfois, extrêmement fatigué, et ce n’est pas une fatigue qui pourra être réparée par le sommeil. C’est une vie dure, pour beaucoup de gens. Tout à l’heure je suis sorti pour que le mouvement déplace les idées en moi et débloque des situations. Cela marche assez bien. On écrit avec son corps. Moment de découragement, rien ne me paraît bien dans ce que j’écris, ce n’est pas une plainte mais une constatation. Cette pensée disparaîtra sans doute, mais pour l’instant je suis là avec mon air dubitatif devant mes feuilles griffonnées. Je crois qu’on écrit aussi parce qu’on a des manques, parce qu’on se sent inachevé, incomplet et pour le dire : pas terrible, raté, et donc on essaye d’arranger les choses, de s’inventer de nouveaux membres, d’autre organes, pour se faire plus beau, plus désirable. Il y a quelque chose d’enfantin dans la création, nous quémandons de l’attention, de l’amour, grâce à des tours, parce qu’on sait bien qu’on n’est pas aimable sinon. Il y a quelque chose de triste à l’origine de la création. Ensuite cela devient joie, alors tant mieux. Tout n’est pas perdu. Dehors il commençait à faire doux, et j’ai pensé que j’aurais bien aimé fumer une cigarette. Je ne fume plus, alors bon je ne vais pas recommencer. Mais c’était un de ces moments, un de ces samedis de la fin de l’hiver alors que le soleil s’apprête à se coucher, qui me font me sentir mélancolique, où le passé arrive comme un parfum, par vagues invisibles qui s’engouffrent dans mes narines. Mes yeux fixent un point, loin, très loin, rien en particulier, un vague horizon, en attente du surgissement de quelque chose de beau, pour s’échapper, dissiper la mélancolie. Un oiseau, une canne, s’est posée près de moi, le sourire est venu de là, de cet animal, étrange quand on y pense. Je suis rentré, et je me suis dis que j’étais aussi un animal étrange et que c’était déjà pas mal. Mon envie de cigarette est partie.

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3 réponses à la solitude athlétique

  1. Jeanmi dit :

    >Moi je suis à l#39;arrêt entre deux livres. J#39;ai l#39;impression de m#39;être vidé dans les 3 premiers et de ne plus rien avoir à dire. Trop vieux? Trop vide? Trop con? Tout est coagulé dans ma tête, dès qu#39;une idée remonte, elle éclate comme une bulle sans rien faire bouger à la surface, à peine quelques ronds dans l#39;eau. À l#39;arrêt comme une locomotive à vapeur, froide et rouillée. En revanche je sais que ça repartira d#39;un coup mais quand? J#39;essaye bien d#39;appuyer sur mon imagination comme sur un citron sec…

  2. Anonymous dit :

    >ce sentiment m#39;est très familier, j#39;ai eu l#39;impression d#39;entendre un écho résonner en lisant ta note :) chouette note, je lirai les autres demain. Je vais essayer de preter plus d#39;attention aux étranges animaux.br /J.

  3. Pit dit :

    >@jeanmi : non ne t#39;inquiète, ce sont juste des moments, ça passe, des hauts et des bas, c#39;est comme ça qu#39;on marche, on n#39;y croit plus, et bam on remonte d#39;un coup comme propulsé sur une fusée.br /@ J. : alors tant mieux, ça veut dire qu#39;on est pas tous seuls perdu dans le brouillard, il y a des mains à saisir, pour avancer, pour se réchauffer. Nous ne sommes pas tous seuls.

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