Je ne perds jamais au casino de la vie

(texte écrit pour un ouvrage collectif autour de la mort qui n’a pas vu le jour -merveilleuse ironie)

Je ne perds jamais au casino de la vie

J’ai perdu une dent. Rien de plus normal j’avais six ans. C’est la première fois que je voyais le squelette en moi. Que j’en avais conscience. Je me suis regardé dans la glace au sous-sol de la vieille maison glaciale de ma mère, j’ai souri, il y avait ce trou dans ma bouche, et je me suis dit “je suis un fantôme en train de naître”.

J’ai vécu comme une maison hantée pendant trente ans, et un jour j’ai compris que je pouvais vivre vraiment et ne pas me contenter de porter des spectres dans mon coeur et mon esprit. Ils sont là, mais on va en faire quelque chose : les fantômes c’est de l’énergie pour notre vie et la création.

Cette dent je la conserve dans une petite boîte, elle repose dans un lit de coton. Je l’observe de temps en temps. Elle me rappelle qu’aujourd’hui je suis immortel et que le soleil ne se couche jamais. Les gens ne savent pas voir. Ils marchent trop vite, ils aiment trop vite.

Je ne suis pas sûr d’avoir perdu quoi que ce soit d’autre depuis. Je n’y crois pas pour tout dire, à cette perte. Je trouve qu’on nous arnaque avec les mots, on tente de nous changer, de nous contenir, de nous amoindrir.

On ne perd jamais rien. Les amours qui nous quittent ? Ce n’était pas les bons. La séparation c’est un malentendu qui se résout. Nos êtres chers qui meurent ? Ils sont là, je les vois, ils respirent, ils marchent dans la brume des immeubles de béton et le sol de bitume évanescent. Alors je ne vais pas faire semblant, je sais bien que le corps n’est plus là. Mais je refuse ce mot, perte. C’est comme ça. J’ai choisi ma folie, elle doit être belle, tendre et forte pour s’opposer à la folie ravageuse du monde. Je ne perds jamais personne, jamais rien. Mieux encore : je ne perds jamais au casino de la vie. La fortune coule sans discontinuer dans mes poches. Je mets en faillite la banque et le monde. Et je ris au visage des croupiers, du directeur et des clients.

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