cut the bullshit, man

J’ai un ami qui s’appelle Marc La Tortue. Drôle de type. Brillant, sensible, il porte des lunettes d’aviateur en permanence, parce que sa cornée est trop sensible, elle doit être protégée de l’air et de la poussière. Il n’écoute que du Bach et ne mange pas de viande, il a une main beaucoup plus petite que l’autre et il fait passer des tests à ses amis et aux gens qu’il rencontre pour être sûr de leur fiabilité, de leur beauté intérieure (le terme est de lui), et de temps en temps il élimine des gens de son entourage si ceux-ci se sont mal conduits. Je lui ai parlé de cette amie hospitalisée, de ce qu’elle m’avait dit. Sa réaction n’a pas été très mesurée. Il m’a dit de couper tout contact avec elle, parce que les gens malades sont des alligators. Ils sont dangereux. Je lui ai répondu que je ne me voyais pas abandonner quelqu’un parce qu’il ou elle est malade. Il m’a dit de faire très attention. Les malades sont destructeurs. Je le sais, j’ai connu des malades, mon père l’était, et effectivement je ne me suis pas protégé pendant longtemps, et j’en ai payé le prix. Mais je ne referai pas les mêmes erreurs. J’ai grandi, j’ai changé. Justement me dit Marc : Ce sont les bons nageurs qui se noient. Parce qu’ils sont sûr d’eux, parce qu’ils ont confiance, alors ils commettent des imprudences, et ils se noient. Il vaut mieux rester au bord de l’eau. Et défendre son bonheur. Face à mes tentatives de modération, de nuances, Marc me répète : les gens malades sont destructeurs. Ils vont tout faire pour détruire ton bonheur, alors il faut les abandonner. La vie est atroce c’est comme ça. La maladie c’est trop facile, ça permet tout, ça justifie tout. Tu es très noble, c’est très bien. Mais fuis. Protège-toi. Il faut te sauver dans tous les sens du terme. Et pose-toi la question : qui cherches-tu à sauver quand tu sauves ? Je lui ai dit que j’arrivais à me mettre à distance. Oui, mais me dit Marc, tu vas devenir quelqu’un de froid. Ton esprit va changer. Tu ne seras plus dans le monde, dans le lien, avec personne. Tu ne te rends même pas compte que certaines choses sont violentes. Quand elle te dit qu’elle va se suicider si tu ne l’aimes pas, tu fais comme si ce n’était pas grave, alors que c’est effroyable, c’est monstrueux. Que tu ne le vois pas, c’est inquiétant, ça veut dire que tu t’es habitué à ça, mais on ne s’y habitue pas sans conséquences. Tu dois voir que c’est anormal et retrouver des réactions saines. Tu n’as pas à comprendre au point de t’oublier, et de prendre des coups. Tu es blessé et tu ne le vois pas. Tu ne lui rends pas service et tu mets en danger ton bonheur. Je dis à Marc, la prochaine fois je lui raccrocherai au nez si elle refait ça. Je réfléchis aux raisons qui font que j’ai fini par dédramatiser des mots graves, par ne plus faire attention à moi, par disparaître. Marc a raison sur un point : je ne dois pas prendre pour normal le chantage affectif, les menaces de suicide, je ne dois pas être trop compréhensif. J’ai cette tendance à m’oublier. Il faut que j’arrête. Il faut que je raccroche si cela se reproduit. Mais couper les ponts, l’abandonner, non, ce n’est pas possible. Par contre, je défendrai mon bonheur et mon amour, je ne laisserai personne tenter de leur nuire. Je ne m’attendais pas à de tels mots. Je ne suis pas tout le temps d’accord avec ce qu’il dit. Je le trouve dur, mais Marc La Tortue n’a pas eu une vie douce, alors ce qu’il dit a du poids. Je suis content d’avoir un ami capable de dire des choses si opposées à ce que je crois être juste. Ensuite à moi de me débrouiller.

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