c’est se noyer qui permet de vivre

Parfois il faut juste sombrer, se noyer, se permettre de laisser tomber des certitudes. S’abandonner, être dans la vie, avec ceux qu’on aime. Vivre comme on s’endort, en se laissant aller, en faisant confiance à la main qui se tend, au courant qui nous porte, à l’air qui est là.

Je travaille dans le jardin ce matin, ou plutôt dans le jardin décharge parce qu’il faut bien dire que ça ne ressemble pas à un jardin. Ok il y a du vert, des plantes, des fleurs qui commencent à sortir de terre, mais il y aussi toute une végétation moins végétale : des pneus de moto (merci Erin), des manches de fusils, de vieux meubles, un fauteuil, le reste d’un feu de camp de l’automne dernier. Je l’aime bien comme ça ce jardin : pas très jardin. Jardin avec de la personnalité.

Je ne voudrais jamais rien perdre, jamais perdre personne. J’en ai assez des tremblements de terre qui nous séparent. Je veux, peu à peu, constituer ma famille, d’amis, de personnes que j’aime. Cela tient sans doute au fait que j’ai depuis toujours en moi la sensation de la catastrophe. De quelque chose qui ne va pas aller. Qui va finir. Ce n’est pas grave, on s’y fait, on apprend même à rire, de toute façon on a pas le choix : la triste mine est le privilège de ceux qui sont rarement malheureux. Cette sensation de la catastrophe c’est un peu le contraire de la confiance dans le futur. Mais pas tout à fait. Cela veut dire : je suis confiant la catastrophe va venir mais nous survivrons, c’est en cela que nous avons confiance. Et alors malgré ces pensées de catastrophes, on est calme. Peut-être un jour cette sensation de catastrophe se calmera, et ça sera un autre calme alors, plus plein, plus doux. J’y travaille, mais il me faudra une rasade de temps. Une catastrophe c’est un truc qui vous tombe dessus et qui essaye de vous tuer. Mais vous, vous souriez par esprit de contradiction, parce que vous savez que si c’est une catastrophe alors cela ne vous concerne pas, ce n’est pas vous, cela n’a rien à voir avec votre coeur. Simplement il faut se retrousser les manches pour aider les blessés dans les décombres. Ne pas les prendre au sérieux, mais savoir qu’elles ont des effets réels. Alors, être là. Et parfois partir, se reposer, prendre des forces. Abandonner les catastrophes ce n’est pas simple je m’en suis rendu compte, c’est familier, c’est ce qu’on connaît, un pays d’enfance. Alors il faut leur dire ciao bye-bye. Tu passes, tu t’avalanches sur moi, mais c’est tout, toutes tes miettes tu peux les reprendre.

Le bonheur c’est difficile. On a toutes les raisons de ne pas y croire. Autour de nous c’est le chaos. Ou alors un truc froid, mort, sans âme. On se dit : merde comment nous on va s’en sortir? On va s’en sortir parce que nous savons que le bonheur n’est pas donné, qu’on l’arrache, qu’on le vole comme on a volé le feu. C’est quelque chose à défendre, tendrement, avec force. Notre vie est pleine de pièges. Et certains pièges sont en nous. Alors soyons armés pour la bataille contre nous, pour nous, pour ce bonheur que l’on invente dans le secret.

J’ai mal au dos, j’ai rêvé d’une guerre, j’ai eu la sensation d’une fin, de catastrophes en tout genre, mais sans angoisse particulière. Je me suis noyé enfin, à cette table de jardin dans ce jardin qui n’est pas un jardin, je me suis mis la tête sous l’eau et j’ai sombré pour mieux me retrouver, pour éliminer le monde blessant en moi. Et il y avait de la joie. Belle journée.

Hier avec Erin nous avons dansé au milieu du carrefour du village et nous avons bu des grands bols de café au bord de la rivière.

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